Dommages causés par des travaux : les recours entre voisins

Fissures apparues pendant le chantier d’à côté, infiltrations après une dépose de toiture, poussière et vibrations pendant des mois : les travaux d’un voisin peuvent causer un dommage réel, et la loi a changé en 2024.

Depuis l’article 1253 du Code civil, le maître d’ouvrage répond de plein droit des troubles anormaux qu’il cause à ses voisins. Le cabinet CHEMLA AVOCAT, avocat en droit de la construction à Paris, défend aussi bien le voisin lésé que le maître d’ouvrage mis en cause.

  L’essentiel à retenir :

  • Depuis la loi du 15 avril 2024, l’article 1253 du Code civil rend le maître d’ouvrage responsable de plein droit des troubles anormaux causés à ses voisins : aucune faute n’a à être prouvée.
  • Fissures, infiltrations, poussière, perte de jouissance : le dommage est indemnisable dès lors qu’il excède les inconvénients normaux du voisinage.
  • Avant d’ouvrir un chantier d’ampleur, le référé préventif fait constater l’état des avoisinants par un expert judiciaire. C’est la meilleure protection, pour le voisin comme pour celui qui fait construire.
  • L’entrepreneur n’est pas cité par le nouveau texte : contre lui, la victime garde la faute et la responsabilité du fait des choses.
  • Le délai pour agir est de cinq ans à compter du jour où le dommage est connu.

Quels dommages un chantier peut causer au voisinage

Un chantier produit deux familles de dommages : les atteintes matérielles au bâti voisin, durables, et les nuisances d’exploitation, temporaires mais parfois intenses. Les deux sont indemnisables, mais elles ne se prouvent pas de la même façon et ne se chiffrent pas selon les mêmes critères.

Dommage constaté Origine habituelle Ce qu’il faut établir
Fissures sur le bâti voisin Terrassement, reprise en sous-œuvre, vibrations L’état antérieur du bâtiment et le lien avec le chantier
Infiltrations, dégâts des eaux Dépose de toiture, réseaux coupés, bâchage insuffisant La date d’apparition et l’absence de désordre préexistant
Atteinte à un mur mitoyen Ancrage, percement, surélévation Le régime de mitoyenneté et l’absence d’accord
Poussière, bruit, vibrations Exploitation courante du chantier L’anormalité : intensité, durée, horaires, répétition
Perte de jouissance, d’ensoleillement ou de vue Échafaudage, emprise, construction nouvelle Le caractère excessif au regard de la situation des lieux
Fissure en escalier dans l'enduit d'une façade, avec un échafaudage de chantier en arrière-plan
Une fissure en escalier qui suit les joints de maçonnerie signale un mouvement de structure, pas un simple défaut d’enduit.

Une distinction compte avant tout le reste : le dommage touche-t-il votre bien, ou l’ouvrage lui-même ? Si vous êtes le maître d’ouvrage et que les désordres affectent votre propre construction, vous n’êtes pas sur le terrain du voisinage mais sur celui des malfaçons de travaux, avec d’autres fondements et d’autres délais.

L’article 1253 du Code civil, une responsabilité de plein droit depuis 2024

La loi n° 2024-346 du 15 avril 2024, en vigueur depuis le 17 avril 2024, a inscrit dans le Code civil une théorie qui n’existait jusque-là que dans la jurisprudence. Le nouvel article 1253 dispose, dans son premier alinéa :

Le propriétaire, le locataire, l’occupant sans titre, le bénéficiaire d’un titre ayant pour objet principal de l’autoriser à occuper ou à exploiter un fonds, le maître d’ouvrage ou celui qui en exerce les pouvoirs qui est à l’origine d’un trouble excédant les inconvénients normaux de voisinage est responsable de plein droit du dommage qui en résulte.

Ce que le texte change pour le voisin lésé

« Responsable de plein droit » signifie que vous n’avez aucune faute à démontrer. Vous devez établir trois choses seulement : l’existence d’un trouble, son caractère anormal, et le lien entre ce trouble et le chantier. Le maître d’ouvrage ne peut pas se défendre en invoquant le respect des règles de l’art ou la régularité de son permis de construire : un chantier parfaitement légal peut causer un trouble anormal.

L’anormalité s’apprécie concrètement, au regard de la situation des lieux. Un chantier en centre-ville n’est pas jugé comme un chantier en zone pavillonnaire, et une gêne de trois semaines n’est pas une gêne de dix-huit mois.

La question du constructeur

Le texte vise le maître d’ouvrage, mais ne cite pas l’entrepreneur. Avant 2024, la jurisprudence traitait les constructeurs en « voisins occasionnels » et permettait de les attaquer directement sur ce fondement. La rédaction retenue par le législateur ne les mentionne pas, et la portée de ce silence n’est pas encore tranchée. [À VALIDER PAR LE CABINET]

En pratique, cela ne prive pas la victime de recours contre l’entreprise : la faute et la responsabilité du gardien de la chose restent mobilisables. Et le maître d’ouvrage condamné peut appeler ses constructeurs en garantie, ce qui ramène le débat entre professionnels là où il doit se tenir.

L’exception d’antériorité

Le second alinéa écarte la responsabilité lorsque le trouble provient d’activités existant avant que la victime n’acquière son bien ou n’en prenne possession, à condition que ces activités soient conformes aux lois et règlements et se soient poursuivies sans aggravation. Cette exception protège une activité installée de longue date, pas un chantier ouvert après votre arrivée.

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Avant le chantier : le référé préventif

Le référé préventif est la mesure la plus utile et la moins connue. Sur le fondement de l’article 145 du Code de procédure civile, il permet de faire désigner un expert judiciaire avant l’ouverture du chantier, pour dresser contradictoirement l’état des constructions voisines.

Son intérêt est double, et il protège les deux camps. Le voisin obtient une photographie opposable de son bien avant travaux, ce qui rend indiscutables les désordres apparus ensuite. Le maître d’ouvrage, lui, se protège des réclamations portant sur des fissures qui préexistaient. Sur une opération lourde, démolition, excavation, reprise en sous-œuvre, c’est une précaution élémentaire.

Quand le chantier a déjà commencé sans référé préventif, tout n’est pas perdu : un constat de commissaire de justice, des photographies datées et les documents de votre acquisition permettent de reconstituer l’état antérieur.

Le chantier a commencé : les réflexes du voisin lésé

Quatre gestes, dans cet ordre, qui ne coûtent presque rien et déterminent la suite.

  1. Dater et documenter. Photographies horodatées, relevé des horaires et des nuisances, témoignages écrits. Pour une fissure évolutive, un repère collé en travers permet de prouver le mouvement.
  2. Identifier le maître d’ouvrage. Le panneau de permis de construire, obligatoire et visible depuis la voie publique, donne le nom du bénéficiaire et la référence du permis.
  3. Écrire. Une mise en demeure recommandée adressée au maître d’ouvrage, qui décrit les désordres, demande des mesures conservatoires et vaut point de départ du dialogue.
  4. Déclarer à votre assureur. Votre multirisque habitation peut couvrir certains dommages et dispose souvent d’une protection juridique. Déclarer ne vous empêche pas d’agir par ailleurs.
Fenêtre couverte de poussière de chantier, échafaudage visible à l'extérieur
Poussière, bruit, perte de jouissance : les nuisances temporaires sont indemnisables si elles excèdent les inconvénients normaux.

Si le dialogue n’aboutit pas, le référé expertise, fondé sur le même article 145, fait désigner un expert judiciaire chargé de constater les désordres, d’en déterminer la cause et d’en chiffrer la réparation. Son rapport est la pièce qui emporte la décision, et bien des dossiers se règlent une fois déposé.

Vous êtes maître d’ouvrage : limiter votre exposition

Faire construire, c’est désormais assumer une responsabilité sans faute envers ses voisins. Quelques précautions changent beaucoup :

  • demander un référé préventif avant toute opération touchant aux fondations, aux mitoyens ou à la structure ;
  • vérifier les assurances de chaque intervenant, et notamment la garantie décennale, avant le premier coup de pioche ;
  • souscrire une assurance dommages-ouvrage et vérifier que votre responsabilité civile couvre les dommages aux avoisinants ;
  • prévoir au marché de travaux une clause de garantie des troubles de voisinage, qui organise le recours contre l’entreprise ;
  • informer les voisins du calendrier et traiter leurs signalements par écrit, plutôt que de les laisser s’accumuler.

Un chantier conduit sans anticipation finit souvent en litige avec un artisan doublé d’un contentieux de voisinage, deux procédures au lieu d’une.

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Quel tribunal, quels délais

Le contentieux relève du tribunal judiciaire du lieu de l’immeuble. Le référé, préventif ou expertise, se présente devant le président de ce tribunal, qui statue rapidement. L’action au fond suit, le plus souvent après le dépôt du rapport d’expertise.

Le délai pour agir est de cinq ans, en application de l’article 2224 du Code civil, à compter du jour où vous avez connu le dommage. Pour une fissure évolutive, ce point de départ se discute : c’est une raison de plus pour faire constater tôt. Le trouble purement temporaire, lui, s’éteint avec le chantier, mais le préjudice de jouissance subi reste indemnisable après coup.

Les erreurs qui coûtent cher

  • Attendre la fin du chantier pour réagir. L’expert ne verra plus les causes, seulement les conséquences.
  • Négocier à l’oral avec le voisin ou l’entreprise. Un accord non écrit ne s’oppose à personne, et le temps continue de courir.
  • Faire réparer avant expertise. Reboucher une fissure avant qu’elle soit constatée, c’est effacer sa propre preuve.
  • Se tromper d’adversaire. Assigner l’entreprise plutôt que le maître d’ouvrage, c’est risquer plusieurs mois perdus sur un débat de recevabilité.

Les nuisances durables sans dommage matériel relèvent d’un cadre plus large, exposé sur notre page consacrée au trouble anormal du voisinage.

Le cabinet Chemla Avocat, votre avocat en dommages de chantier

Le cabinet intervient pour les deux parties au litige, voisins lésés comme maîtres d’ouvrage mis en cause :

  • référé préventif avant ouverture de chantier et suivi des opérations de constat
  • référé expertise, dires à l’expert et chiffrage du préjudice
  • action au fond contre le maître d’ouvrage, les constructeurs et leurs assureurs
  • appels en garantie et répartition des responsabilités entre intervenants
  • négociation d’un protocole transactionnel quand il sert mieux vos intérêts qu’un jugement
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Maître Johanna Chemla - Avocat à Paris

Rédigé par

Maître Johanna Chemla

Avocat au barreau de Paris et spécialisée dans les domaines du droit de la construction et de l'immobilier, droit des énergies renouvelables et droit des expulsions locatives. Maître Chemla détient également une spécialisation en droit des contrats et des pratiques commerciales de l'Université Paris Est – Paris XII.

Questions fréquentes

Qui est responsable des dégâts causés par les travaux du voisin ?

Le maître d’ouvrage, c’est-à-dire celui qui fait réaliser les travaux, est responsable de plein droit depuis la loi du 15 avril 2024. L’article 1253 du Code civil le vise expressément, aux côtés du propriétaire, du locataire et de l’occupant. L’entreprise peut aussi être recherchée, mais sur d’autres fondements.

Faut-il prouver une faute pour être indemnisé ?

Non. La responsabilité pour trouble anormal de voisinage est une responsabilité sans faute. Il suffit d’établir le trouble, son caractère anormal et son lien avec le chantier. Le respect des règles de l’art et la régularité du permis de construire ne constituent pas une défense.

Qu’est-ce qu’un référé préventif et qui peut le demander ?

C’est une procédure fondée sur l’article 145 du Code de procédure civile qui fait désigner un expert judiciaire avant l’ouverture du chantier, pour constater l’état des bâtiments voisins. Elle est le plus souvent demandée par le maître d’ouvrage, qui se protège ainsi des réclamations infondées, mais un voisin inquiet peut également la solliciter.

Mon assurance couvre-t-elle les fissures apparues pendant le chantier voisin ?

Cela dépend de votre contrat. La multirisque habitation couvre certains dommages et comporte souvent une protection juridique utile pour financer l’expertise. Déclarez le sinistre sans attendre : cette déclaration date le désordre, ce qui servira quelle que soit la suite.

Combien de temps ai-je pour agir ?

Cinq ans à compter du jour où vous avez connu le dommage, selon l’article 2224 du Code civil. Pour une fissure qui évolue, le point de départ se discute, ce qui plaide pour un constat rapide plutôt que pour l’attente.

Références

Ce contenu est une information générale sur le droit de la construction. Chaque chantier s’apprécie au cas par cas, au regard de la nature des travaux, de l’état antérieur des avoisinants et des constats réalisés.